Création en cours

Pièce pour 3 acteurs
Durée > 1 heure

 

Mise en scène

> Delphine Battour

Collaboration artistique, Scénographie, Graphisme

> Marianne Rivierre

Création Lumière

> Lucas Samouth

Administration

> Aurore Thomas

 

Distribution

Mélanie Degals > Cate

Martin Jaffré > Ian

Julien Noïn > Le soldat

 

 

Leeds, Angleterre. Ian et Cate, se sont donnés rendez-vous dans une chambre d'hôtel luxueux à Leeds. Ian, journaliste, fréquente depuis plusieurs années Cate, une jeune fille issue d’une famille bourgeoise. Le temps d’une nuit, Ian essaie de profiter au maximum de leur courte entrevue, tandis que Cate veut comprendre pourquoi Ian fut si silencieux depuis leur dernière rencontre. Sous couvert de manipulation, de domination, d’abus de pouvoir, cette relation laisse un goût amer. Mais, l’arrivée soudaine d’un soldat va bouleverser la situation.

Lacrimosa

Jour de larmes,

Dies illa

celui-là,

Qua resurget ex favilla

quand renaîtra de ses cendres

Judicantus homo reus.

l'homme coupable pour être jugé.

Huic ergo parce, Deus :

Épargne-le donc, ô Dieu,

Pie Jesu Domine,

Seigneur Jésus miséricordieux !

Dona eis requiem ! Amen.

Donne-leur le repos ! Amen.


Requiem ré mineur (K626)

Wolfgang Amadeus Mozart - 1799

Sarah kane interviewÉe par dan rebellato

Au Royal Holloway University de Londres, le 13 novembre 1998.


"A l’origine j’écrivais une pièce sur deux personnes dans une chambre d’hôtel, entre lesquelles il y avait un rapport de pouvoir complètement déséquilibré qui conduisait l’homme plus âgé à violer la jeune femme (…) A un certain moment dans les deux premières semaines de rédaction [en mars 1993] , j’ai allumé la télévision. Srebrenica était en état de siège. Une vieille femme regardait la caméra en pleurant. Elle disait ‘S’il vous plaît, s’il vous plaît, quelqu’un doit nous aider. Quelqu’un doit faire quelque chose.’ Je savais que personne ne ferait quoi que ce soit. Tout d’un coup, je n’étais plus du tout intéressée par la pièce que j’écrivais. Je voulais écrire à propos de ce que je venais de voir à la télévision. Alors mon dilemme était le suivant : est-ce que je devais abandonner ma pièce (même si j’avais déjà écrit une scène que je trouvais très bonne) pour passer à un sujet que je trouvais plus urgent ? Lentement, je me suis rendu compte que la pièce que j’étais en train d’écrire parlait déjà de ce sujet.

Elle parlait de violence, de viol, et  elle parlait de ces choses qui se produisent entre deux personnes qui se connaissent et qui semblent s’aimer » (…) Je me demandais : ‘Quelle connexion pourrait-il bien y avoir entre un viol banal dans une chambre d’hôtel à Leeds et ce qui se passe en Bosnie ?’ Et puis soudain j’ai compris, j’ai pensé : ‘Bien sûr, c’est évident. L’un est la graine et l’autre est l’arbre.’ Et je pense vraiment qu’on peut toujours trouver les germes des guerres de grande échelle dans les civilisations en paix et je pense que le mur qui sépare la soi-disant civilisation de ce qui s’est passé en Europe centrale est très très fragile et qu’il peut être abattu à tout moment. (…) Et puis j’ai pensé : ‘Ce qu’il faut c’est ce qui arrive en temps de guerre : soudain, violemment, sans prévenir, la vie des gens vole en morceaux.’ » (...) J’ai pensé : ‘je vais mettre une bombe et tout foutre en l’air.’ Et j’adorais cette idée aussi. Tout simplement faire exploser le décor."


note d'intention

J’ai découvert l’écriture de Sarah Kane avec L’Amour de Phèdre que nous avons monté en 2013 avec la compagnie. 

La justesse du ton, la justesse des mots employés, la poésie glaçante, voilà ce qui me touche chez cette auteure. Il en va de paire avec sa manière de travailler. Kane opère une véritable purification du verbe. Au fur et à mesure de ses textes, elle coupe jusqu’à ce qu’il ne reste que le nécessaire. Elle supprime le nom de personnages pour les remplacer par des lettres, comme dans Manque, ou enlever totalement la trace de personnage dans 4.48 psychose, en y faisant disparaître toute psychologie qui viendrait entraver à la poésie du texte.

 

Blasted est la première pièce écrite par Sarah Kane et mise en scène au Royal Court Theatre à Londres en 1995. Elle avait 24 ans. Lors de la première représentation, les critiques ont été très virulentes, présentant la pièce comme n’étant : “rien d’autre qu’une ingénieuse galerie des horreurs visant à choquer et rien de plus”, “une oeuvre d’un clinquant facile, dépourvue de toute idée autre que le désir adolescent de choquer”.

 

Résumer les textes de Sarah Kane à la seule notion de violence nous semble réducteur. Nous passerons alors à côté des sens premiers de chaque oeuvre. Car nous ne décidons pas de monter Blasted pour présenter au public un étalage de violence. L’un de mes axes de travail est notamment la représentation de l'irreprésentable. Le travail s’effectue alors sur la subtilité du sous texte et sur la suggestion, ou le détournement de manière poétique ou exagérée, des situations dites dangereuses.

 

La véritable violence dans ce texte ne se trouve pas dans la représentation de celle-ci mais dans la représentation des scènes du quotidien. Sarah Kane utilise alors cette violence comme reflet d’une société qui la banalise de plus en plus par le biais des médias.

 

 

A l’époque, l’Europe assiste au conflit Serbo-Bosniaque. L’auteure fut notamment empreinte de cette guerre pendant l’écriture de Blasted. Mais elle finit par décider de ne donner aucune connotation ni au nom du conflit, ni au nom du soldat créant alors une universalité et une intemporalité de l’action, permettant à chacun de contextualiser la pièce en fonction de l’époque dans laquelle il se trouve. Cette guerre devient alors la représentation concrète du chaos existant au sein de la relation Ian-Cate.

 

Le rapport aux femmes m’a particulièrement intéressée dans Blasted. En tant que femme de 28 ans, vivant dans une société occidentale moderne du 21ème siècle, les agressions qui nous sont faites y sont quotidiennes : en politique, en sport, en famille, entre amis, en couple. En avoir conscience et y remédier se révèle être un combat au quotidien. 

Sarah Kane s’est suicidée à 28 ans et dans le peu d’écrits existants à son propos, il est difficile de trouver des traces sur la dimension féministe de la pièce. Car après première lecture, la pièce donne l’impression que l'intrigue tourne autour de Ian. Le lecteur en arrive presque à l'empathie, qui irait jusqu’à pardonner le mal commis à Cate. Or Ian, n’est que le rouage de la pièce permettant de mettre en exergue la condition de Cate. L’auteure se sert des hommes pour parler des femmes. Et c’est bien cette subtilité, cette non évidence du sous texte qui nous touche particulièrement et qui est au coeur de notre travail.

En effet, durant toute la pièce, les femmes ne sont pas considérées en tant que personne mais avant tout en tant qu'objet de désir.  Elles deviennent objet de manipulation, qu’elles soient mortes ou vivantes. Ian, ne se rend même pas compte du mal et des violences qu’il fait subir à Cate. Le soldat a souffert d’avoir vu sa femme torturée et tuée par d’autres. Il se servira du prétexte de la vengeance pour légitimer les violences qu’il a fait à d’autres. La femme devient alors une véritable arme de guerre.

 

 

En temps de conflit, le viol est souvent utilisé par les régimes contre ses opposants.

C’est l’un des crimes le plus tu, le plus tabou, réalisé dans des conditions les plus barbares créant des milliers de victimes et détruisant de nombreuses familles. Ce qui fait directement écho au conflit actuel en Syrie où il est encore difficile de recenser les victimes. Combien de conflits ont utilisés le viol comme arme de destruction?

 

Les institutions des Nations Unies évaluent à plus de 400 000 victimes au Libéria entre 1989 et 2003, 60 000 femmes victimes pendant la guerre civile en Sierra Leone en 1991 et 1992, 60 000 victimes durant le conflit en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995, 100 000 à 250 000 femmes durant les trois mois du génocide du Rwanda en 1994 et au moins 200 000 femmes depuis 1998 en République démocratique du Congo.

 

Ces victimes silencieuses sont celles dont on ne parle pas. Ce sont les oubliées de l’Histoire. 

Dans Blasted, Kane va jusqu’à nous montrer le renoncement de Ian et la perte de son humanité, métaphore d’une société autodestructrice en déclin.

 

Vingt années ont passé depuis l’écriture de cette pièce et ces constats n’ont pas changé. La pièce résonne, aujourd’hui, de manière aussi forte car les conflits se déplacent mais les problèmes, eux, persistent.

 

Delphine Battour,

Metteure en scène


Note d'intention scÉnographique

Blasted se passe à Leeds, dans une luxueuse chambre d'hôtel. La ville est en état de siège. Une explosion survient à partir de la scène 2, détruisant une bonne partie de la chambre.

L'hôtel de luxe est représentatif d’une catégorie sociale, bénéficiant d’un niveau de vie confortable, et d’une certaine sécurité financière. La chambre, elle, est le lieu de l’intime et du privé.

 

Dans Blasted il y a des images fortes représentées par des tableaux. On y trouve des scènes de rédemption, de souffrance. Des iconographies assez proches d’une imagerie religieuse et de la peinture romantique. Kane choisit de mettre la pièce sous tension avec l’état de siège que subit la ville. L’explosion va caractériser la montée de cette tension jusqu’à son apogée. Elle choisit selon ses mots de ”tout foutre en l’air”. 

 

Nous choisissons un décor réaliste, pour construire des images comme des peintures. Le travail de Jeff Wall dans The Destroyed Room est une allusion à La Mort de Sardanapale d' Eugène Delacroix. Le lien que fait Jeff Wall vers la peinture me fait penser à ce que Kane évoque dans ces situations quasi iconique, et révèle des tableaux de l’imagerie chrétienne.

Ma sensibilité me fait choisir deux enjeux qui doivent être mis en avant. Celui de la sublimation des tableaux présents dans la pièce ainsi que celui de la représentation du chaos. Pour ces dits tableaux, l’objectif est de soigner le moindre détail. Dès le premier regard, le spectateur doit pouvoir décoder l’ensemble des notions tels que la sécurité, le confort, l’espace intime, le luxe. 

 

A l’arrivée des personnages, le lieu prend vie et se modifie. Je construis alors un espace prêt à se moduler.

  Des éléments de types décoratifs vont par la suite pouvoir évoluer dans l’espace en étant signifiant. C’est par leurs couleurs, leurs contrastes qu’ils vont proposer de nouvelles compositions dans l’espace. Il faut imaginer une surface neutre en fond de scène qui, de par sa couleur, est un support aux éléments colorés. Il s’agit d’un système qui s’auto-génère.

 

En dessin, je choisis délibérément un ensemble de formes pertinentes, que je positionne de manières différentes sur plusieurs formats. J’agis en les déplaçant. Je choisis d’arrêter le processus et de figer l’image qui vient de se créer. Ce système est un processus sur la durée. C’est en agissant que je vais trouver de nouvelles compositions. On y retrouve alors l’idée d’un infini de propositions.

 

Ma conception de cette scénographie est similaire à mon travail plastique. Mes processus se répondent. L’image initiale de la chambre change selon les événements qui s’y produisent. Certains objets deviennent les marqueurs de ces déplacements.

 

La place au hasard est un élément essentiel dans mon travail. Cela va prendre forme par les déplacements, et l'utilisation des acteurs du système mis en place. Au delà du hasard, il s’agit surtout de construire un système suffisamment fiable pour atteindre ces surprises.

La représentation du chaos est mon deuxième axe de travail. Je choisis de représenter cette destruction avec des éléments graphiques et composites. Cependant ce décor ne sera pas voué à se modifier. Il s’agit du décor ultime, un décor qui accueillera le déclin des trois personnages.

 

 

La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix, 1827

 The Destroyed Room, Jeff Walls 1978

 

Il y a aussi une iconographie pour le chaos, dans les objets détruits, dans les images tragiques et romantiques qu’il renvoie. Je le vois comme une peinture de Delacroix ou Goya. Je compose le chaos, avec certes des éléments propres aux dégâts d’une explosion, mais surtout je construis une image graphique. La photographie de Jeff Wall appuie l’idée que je me fais du chaos. La photographie rentre dans le cadre pictural, il y a tous les éléments d’une peinture. Envisager le chaos de cette façon permet de rehausser et de figer les scènes qui ont une portée métaphorique.

La sublimation de ces systèmes vient alors se compléter à la mise en scène et au jeu des acteurs afin de ne créer qu’un seul et unique système.

 

 

 

Marianne Rivierre, Scénographe


Étape de travail scÉnographique

Première étape avec les couleurs et le mobilier type.

Seconde étape, le lit est avant scène, permettant aux acteurs de graviter autour.

Scène du chaos